Le 19ème siècle a vu fleurir une multitude de sociétés d’agriculture, d’horticulture, de pomologie, d’aviculture, etc, etc, etc… ayant pour vocation l’amélioration des pratiques rurales et des variétés végétales ou des races animales, ainsi que l’introduction de nouvelles espèces. Ce mouvement s’est prolongé jusqu’au début du 20ème siècle (dans ses formes traditionnelles qui nous intéressent ici, et avant le développement des agro-industries plus récentes).

            Ces diverses sociétés sont le prolongement logique des expériences menées au 18ème siècle (telles que nous les avons abordées dans le chapitre consacré aux « fermes expérimentales » avec, notamment la création des premiers prix d’agriculture sous la houlette du marquis de Turbilly en 1755, et avec les réformes agraires en Grande-Bretagne). De la même manière, les introductions et acclimatations de nouvelles plantes ont continué à un rythme soutenu pour offrir une diversité considérable à partir des flores des quatre coins du monde et adaptées à tous les terroirs et toutes les conditions de culture.

            Il est intéressant de remarquer que ces aspects du « progrès scientifique » ont mis longtemps avant d’arriver dans la réalité du paysage agricole. Il suffit de citer un exemple des  « Voyages en France pendant les années 1787, 1788, 1789 » d’Arthur Young pour voir à quel point des pratiques ancestrales peuvent persister. Voici ce qu’il décrit dans la vallée de la Garonne en 1787 : « Ici, pour la première fois, j’ai vu des festons de vigne, courant d’arbre en arbre dans des rangées d’érables ; on les conduit au moyen de liens de ronces, de sarments ou d’osier. Elles donnent beaucoup de raisins, mais le vin est mauvais ». Cet énorme saut en arrière nous ramène aux vignes mariées des villas romaines, et nous rappelle à quel point le temps rural est lent (et nos découpages historiques forcément arbitraires).

 

           On peut sans exagérer dire que la seconde moitié du 19ème siècle et le début du 20ème représentent un âge d’or des sociétés d’agriculture et d’horticulture. 

            En effet, quel que soit le sujet traité, un très haut degré de sophistication est atteint.

Pomologie

–  Pierre-Antoine Poiteau « Pomologie française » 1846

–  Charles Baltet « Les bonnes poires » 1859

–  André Leroy « Dictionnaire de pomologie» 1873 (dans lequel il recense 527 variétés de pommes)

Aviculture

Charles Voitellier  « Aviculture » 1901, réédité à de nombreuses reprises, et suivi par les ouvrages de son frère Henri. Les deux frères ont présenté un tableau très complet de l’aviculture en France à l’époque de sa plus grande diversité (plus de 60 races de poules sélectionnées !)

Horticulture

– « Le bon jardinier » édité et mis à jour durant toute la seconde moitié du 19ème et le début du 20ème, était un ouvrage encyclopédique traitant de tous les sujets de la vie à la campagne, écrit sous la direction de Poiteau, et, pour l’horticulture, de Vilmorin – famille bien connue de grainetiers au sein de laquelle une femme, Elisa, s’est illustrée en devenant la première femme membre de la Société de botanique de France en 1861.

– « Le livre de la ferme et des maisons de campagne » à partir de 1865 et mis à jour régulièrement. Autre encyclopédie s’offrant le concours d’auteurs prestigieux, dont Charles Baltet et son frère Ernest pour l’horticulture, mais également des agronomes, des vétérinaires, des apiculteurs… couvrant tout le spectre de l’économie rurale.

            Ce dernier ouvrage consacre notamment tout un chapitre aux haies. C’est une fois encore l’occasion de mettre en avant ce motif fondamental de notre sujet – après le « Traité des haies vives » de Amoreux (abordé à la fin de notre chapitre sur les fermes expérimentales) qui constituait une sorte de consécration du motif sous forme de monographie. Et, maintenant, dans le « Livre de la ferme » cité ici, voici ce que nous pouvons encore lire : « Le principal avantage des haies vives est de protéger le produit de la terre contre les agressions des tiers et de les garantir contre la dent du bétail. Dans les sols secs, exposés aux vents contraires, elles forment en outre des abris, en même temps qu’elles hébergent les petits oiseaux qui de ce perchoir naturel font la guerre aux insectes se nourrissant des plantes cultivées. Elles occupent, il est vrai, du terrain et gênent parfois la circulation ; mais les produits qu’elles donnent ne sont pas à dédaigner, et compensent le plus souvent les embarras qu’elles causent. »  Une méthode est ensuite donnée pour planter et « conduire » une haie qui occupera le moins de terrain possible. Les arbres sont taillés et recépés pour former des croisillons (à la manière des arbres fruitiers palissés) et se développer dans un seul axe vertical. Il suffit ensuite de tresser les branches les unes avec les autres, toujours dans le même plan vertical. Il s’agit là d’une sorte de développement très sophistiqué (et bien sûr scientifique) d’une haie plessée vive, telle que nous l’avons suivie au cours de cette étude depuis les villas romaines et au milieu de toutes nos campagnes avant l’apparition du fil de fer bon marché.

            L’énumération de ces publications pourrait être sans fin, tant elles se sont multipliées, et tout cela à un rythme très rapide, en des variantes régionales ou nationales sur une grande partie du territoire européen. Il suffit de citer les pomologues belges parmi lesquels le seul et fameux Alexandre Bivort créa un grand nombre de variétés de pommes, de poires, de prunes, de pêches… dans les années 1830 à 1860, dont certaines sont encore appréciées aujourd’hui.

            Pour le plaisir – dirions-nous pour notre agrément au beau milieu d’une pluie de productions fruitières fort utiles – nous ne résistons pas à l’envie de citer des extraits de descriptions faites par Charles Baltet (dans ses divers ouvrages consacrés aux fruits) qui concernent les coloris des poires :

            « vert fin ou primevère blême pointillé de roux », « crème cendré, flagellé de gris et d’aurore vermillonné », « blond crémeux passant au citron nacré et pointillé de brun, largement estompé de rouge carmin éclairé d’un reflet ponceau qui s’accentue à l’arrière saison », « coloris isabelle sur fond verdâtre », « roux cannelle nuancé ventre de biche sur fond vert », « vert de mer passant au jaune coing », « vert passant au jaune de Naples teinté chrome ou incarnat », « vert grisâtre s’éclaircissant en soufre sablé de roux », « jaune blond lavé rose, ou simplement picoté carmin et vert »…

            Le même Charles Baltet, dans son livre « Les bonnes poires », fait un éloge du poirier qui pourrait tenir lieu de devise à la gloire de l’état d’esprit des jardins de ferme, tels que nous le traquons depuis le début de cette étude « joindre l’utile à l’agréable » :

            « Le poirier est une espèce docile à nos fantaisies, robuste et généreuse. Abandonnez l’arbre à lui-même, torturez-le sous prétexte d’art, conduisez-le avec discernement ; toujours il prospère, il flatte la vue, il se couvre de produits de choix, et nous procure des fruits frais pendant toute l’année. »

            Les deux guerres mondiales (1914-1918 et 1939-1945) ont arrêté brusquement ce bel élan. La fin des années 1940, époque de reconstruction, a mis en avant un besoin d’autosuffisance alimentaire à l’échelle d’un pays comme la France. Cette résolution indéniablement nécessaire et judicieuse en son temps, a malheureusement débouché sur les excès de la fin du 20ème siècle que nous subissons encore, car dans cet état d’esprit du tout productif   et tout utilitaire, plus de place pour l’agréable, ni la fantaisie et encore moins la beauté. Feignons de croire que le pire est passé. Agriculture bio et jardinage durable peuvent augurer d’un avenir meilleur et peut-être redonner un souffle de jardin à nos fermes.

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