Ce repère est différent des autres en ce sens qu’il ne s’étale pas sur une longue période, mais est fait d’une sorte de petite bulle précise et liée à un personnage. De plus, le genre de jardins qu’il traite n’a, par essence, pas laissé de traces bien visibles même si cela se passait il y a un peu plus d’un siècle, à savoir à peine le temps de vie d’un arbre moyen.

            Personnage original , Paul-Bernard de Lavenne, Comte de Choulot, fidèle à la cause royaliste est tombé en disgrâce et s’est retrouvé en retraite forcée dès 1833 dans sa campagne natale : la Nièvre. Il devient créateur de jardins et publie (de 1846 à 1863) « L’art des jardins ou études théoriques et pratiques sur l’arrangement extérieur des habitations ».

            Il définit une nouvelle division des espèces de parcs : les parcs ornés et les parcs agricoles. Ces derniers sont au cœur de notre sujet : « La construction des parcs agricoles exige de la part de l’artiste des connaissances en agriculture, qui lui permettent de combiner son plan avec les travaux des champs et leurs productions. Tout ce qui pourra être réduit en prairie, à portée du regard, deviendra surtout l’objet de son attention… »

            Dans cette citation, c’est nous qui soulignons artiste pour insister sur l’évidence qu’il y avait dans l’esprit du Comte de Choulot à propos du mélange harmonieux de ses parcs agricoles – c’est-à-dire l’exacte définition de nos jardins de ferme – et plus encore, la dimension artistique de ces jardins.

            Le point principal de sa théorie (très novatrice pour l’époque et qui anticipe nos préoccupations environnementales actuelles) est : l’intégration de la partie (le jardin) au tout (le paysage) avec un impact minimum sur le terrain, les eaux, les végétaux… « L’artiste, selon notre méthode, ne doit couper et arracher qu’avec une extrême circonspection, et ne planter que pour encadrer des tableaux déjà existants, ou pour faire ressortir des effets que son expérience lui indique. »

            Le comte de Choulot est bien une exception en son temps qui, ne l’oublions pas, a vu fleurir les grands parcs  publics de style « anglais » ou « anglo-chinois », voire « rocaille ».

            Parallèlement à son travail sur les grands parcs agricoles (il est crédité de plus de 200 créations ou « interventions » dans presque toutes les régions de France), il s’est intéressé aux banlieues résidentielles et a dessiné la cité-jardin du Vésinet entre 1856 et 1870. Ici, une petite parenthèse hors sujet mérite d’être ouverte à propos de Frederick Law Olmsted (un des créateurs de Central Park à New York) qui, exactement à la même époque, dessina la résidence suburbaine de Riverside (près de Chicago) en 1868, selon des principes assez proches et avec une attention toute particulière portée aux voies d’accès et aux haies (que nous nommerions aujourd’hui coulées vertes ou trame verte).          

            Si la cité-jardin du Vésinet est bien visible de nos jours et témoigne d’une des facettes de l’art de Choulot, ses très nombreux parcs agricoles (au cœur de notre sujet) n’ont pas laissé beaucoup de traces. Il suffit de citer un dernier passage de son ouvrage pour comprendre pourquoi. 

            « Un jour, en Bretagne, nous parcourions de grandes landes, avec une dame qui nous indiquait l’emplacement qu’elle voulait consacrer à son parc. Elle nous arrêtait souvent, pour nous faire admirer le site que nous trouvions d’une monotonie désespérante, et elle répétait avec un accent parfaitement en harmonie avec le triste paysage que nous avions devant les yeux : « Voyez Monsieur, comme c’est triste, comme c’est mélancolique ! oh ! prenez bien garde de ne pas affaiblir ces deux effets, c’est la beauté de notre pays. » Ces paroles, dont l’expression singulière nous avait frappé, finirent par nous faire comprendre qu’il y avait là, en effet, une beauté cachée, un beau idéal qui s’était révélé au propriétaire et que nous, nous n’avions pas eu le temps de découvrir. Peu à peu, nous vîmes s’écrouler l’échafaudage de notre composition contre nature ; non seulement nous respectâmes la grande lande et sa solitude, mais nous nous en inspirâmes. Nous arrondîmes quelques beaux groupes de futaies distribués sur la lande comme les encadrements naturels d’un horizon sans limite, et nous réunîmes cinq à six grandes flaques d’eau en un vaste étang dont les bords, sans relief, mêlent aujourd’hui leurs teintes grisâtres à la surface tranquille de l’étang qui reflète, comme un miroir, quelques parties azurées du ciel et répète les nuages qui passent comme le seul indice du mouvement dans ces contrées silencieuses.

Quelques années plus tard, nous voulûmes apprécier l’effet qu’avait pu produire l’art appliqué à ce site exceptionnel. Nous arrivâmes quelques temps avant le coucher du soleil ; nulle part nous n’aperçûmes la moindre soudure, partout l’art était fondu dans la nature. Au moment de remonter en voiture, on nous indiqua, du doigt et sans bruit, un chevreuil arrêté sous l’ombre de la futaie, l’œil inquiet, posé sur ses jarrets comme un ressort prêt à se détendre ; il semblait écouter le vol d’une bande de canards sauvages qui décrivaient de grands cercles au dessus de l’étang, avant de s’y abattre. Cette scène s’harmonisait délicieusement avec le caractère du pays. Nous repartîmes en nous applaudissant d’avoir suivi les conseils de l’impressionnable et spirituelle Bretonne. »

            A la lecture de cette citation, il ne faudrait pas laisser croire que la nature seule a pu produire cet effet. Si l’intervention de Choulot fut douce, elle n’en procédait pas moins de son regard d’artiste.

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